skip to Main Content

3 et 4 octobre 2016 : Ma plaidoirie dans une affaire de viols sur mineurs de moins de 15 ans examinée par la Cour d’assises des mineurs d’Angers

 

Ma tâche n’est pas facile.

Je suis en charge de la défense d’un homme de 35 ans qui a été victime il y a 27 ans de viols quand il avait 5 ans par un garçon de 11 ans son aîné.

L’agresseur a été accueilli par les grands parents de mon client dès l’âge de ses 6 mois suite à l’abandon par ses propres parents. Le père buvait énormément et faisait travailler sa mère dans la prostitution. Au départ de sa mère, le père n’a plus pu assumer et ses 2 soeurs, son frère et lui ont été placés dans différentes familles d’accueil.

L’accusé était très bien intégré dans sa famille d’accueil qui était composée de 5 frères et soeurs, et il a donc été amené à côtoyer les enfants des ses frères et soeurs de coeur, à défaut de ceux du sang.

Mon client faisait partie de ses enfants.

Mon client a été violé par l’accusé entre ses 5 ans et ses 11 ans. Sa soeur a été victime de viol quand elle avait 4/5 ans. Leur cousine a également commencer à subir des attouchements sexuels quand elle avait 4/5 ans.

L’accusé nie farouchement les faits. Aujourd’hui, il a 45 ans. Il a eu 4 enfants avec son épouse avec laquelle il est divorcé. Son ex-épouse lui a avoué, le même jour que sa mise en examen pour les faits de viols entre 1985 et 1991, que leur troisième enfant n’était pas de lui au bout de 16 ans et qu’elle part définitivement vivre avec le père biologique de cet enfant.

Après deux journées d’audience très tendues, vient le temps de soutenir les intérêts de mon client.

Voici ma plaidoirie:

La toute première fois où j’ai rencontré J. à mon Cabinet, ses mots furent ceux-là:

« Je ne sais comment commencer, j’ai tellement HONTE et ressens cette CULPABILITE et cette RESPONSABILITE qui me rongent la vie et m’obsèdent tous les jours ».

Voilà comment j’ai abordé ce dossier avec toutes ces problématiques.

On est en 2013, J. a 32 ans et il a gardé le silence pendant 27 ans.

Après tant d’années de mutisme inextricable, il a éprouvé le besoin de clamer son INNOCENCE, son INNOCENCE d’ENFANT.

Et je porte sa voix aujourd’hui!

J. est un petit garçon de 4/5 ans, qui habite en Seine et Marne avec ses parents et l’accusé utilise ses doigts, ses mains, pour son propre plaisir dans son lit, dans la salle de bains, dans sa chambre et dans sa tente et ce calvaire va durer plusieurs années.

Au début, J. ne voit pas le mal que lui inflige cet adulte de 11 ans son aîné. Il pense à juste titre qu’il lui veut du bien, qu’il le protège.

Presque toutes les fois où J. descend avec ses parents à Avrillé pour les fêtes de famille ou qu’ils partent tous ensemble à l’île d’Yeu en vacances, ce rituel de caresses, de masturbations, de doigts dans l’anus de Jérôme, ce rituel a lieu.

Et cela se produit pendant plusieurs années, environ 6 ans pour être plus précise.

En tout cas, c’est toujours le même procédé. Appâté par de la musique pour l’attirer dans sa chambre, dans la salle de bains, voire dans la tente.

Alors pour J. ça sera avec du hard métal. Pour sa soeur et sa cousine, ça sera avec du Johnny.

L’accusé lui dira biensûr à chaque fois que c’est un jeu entre eux mais qu’il ne doit surtout pas le dire aux autres, aux grandes personnes. Du coup, J. banalise la chose et se laisse faire et ne pas lui dire non, c’était le début de l’engrenage infernal !

Mais une fois en particulier, J. aura mal aux fesses plus que d’habitudes. L’accusé a essayé de lui introduire un jouet. Une voiturette.

J. a alors 7/8 ans. Et il se rend compte que ce n’est plus normal ce que l’accusé lui fait subir. Alors il se rebelle contre son agresseur. Il lui dit non. Mais l’accusé ne l’entend pas de cette oreille.

L’accusé a alors environ 18 ans et vu qu’il n’a toujours pas de vie sexuelle avec des femmes de son âge, il préfère continuer à se tourner vers des proies plus faciles, moins menaçantes et surtout plus innocentes.

Alors il menace mon client de le faire sur son petit frère ou sa petite soeur s’il ne continue pas.

Et l’accusé sait pertinemment comment ça fonctionne un enfant puisqu’il a agit de la même manière avec leur cousine. Il a commencé les violences sexuelles aussi à 4/5 ans sur elle.

Il a le pouvoir sur eux.

Donc J. cède par peur qu’il touche à ses frères et soeurs. Il veut les protéger.

Et le calvaire continue encore quelques années, jusqu’à ses 10/11 ans.

L’accusé a alors une vingtaine d’années. Il finit par rencontrer sa femme à 22 ans et arrête avec J. Mais entre temps, J. apprend qu’il a aussi commis les faits sur sa petite soeur qui elle, aussi, a 4/5 ans. Mais elle, elle a osé le dire dès les premiers attouchements. Dès la sortie de la chambre de l’accusé, elle a couru vers ses parents pour leur dire que l’accusé venait de lui faire mal au zizi.

Nous sommes à ce moment là fin 1990/ fin 1991.

J. se sent coupable. Coupable de n’avoir su la protéger. Il pense alors légitimement que leur père va prendre le relais mais malheureusement non.

Après une brève réprimande, les choses reprendront leur cours normal. Ils continueront à assister aux différentes fêtes de famille et se rendront même au mariage de l’accusé en juillet 1997.

Alors J. se dit « Pourquoi briser le silence? Pourquoi leur dirai je ce qu’il m’a fait subir pendant des années puisque rien ne change? Ils n’ont déjà pas cru ma soeur alors pourquoi ils me croiraient? Moi au début, je ne me rendais pas compte de la gravité de la chose ! Je me laissais faire, quelle HONTE de se laisser abuser par un homme »

J. continue de se taire du coup. De se nourrir du silence mais les cicatrices émotionnelles sont belles et bien présentes.

Pour lui, c’est un rescapé, un survivant et ce qui lui est arrivé finalement, ce n’est pas la mort.

Il croit qu’il n’a pas de séquelles. Il essaie d’oublier. Il continue à faire sa vie. 

Il se fait des constructions intellectuelles que tout va bien. Il rencontrera sa femme qui malheureusement décèdera quelques années après leur rencontre d’une rupture d’anévrisme.

Mais J. est déjà bien plus marqué par les agissements de son bourreau qu’il ne le croit. Il se sent mal dans sa peau et ce mal être s’est transformé en agressivité.

Et c’est finalement le dépôt de plainte de sa soeur, en août 2011, qui va commencer à être le déclencheur pour J.

La directrice d’enquête nous disait pendant les débats qu’il suffisait d’un élément choc pour que les victimes puissent enfin avouer.

Cela a muri pour J. et en mars 2013 pour une première tentative puis en mai 2013 au final, il raconte son histoire.

Et plus ça va, plus c’est un soulagement total, un soulagement absolu.

La culpabilité, il la remet sur l’accusé.

Il fait tout cela en priorité pour sa soeur mais aussi pour lui. Je dois vous raconter une petite anecdocte: hier soir en quittant tard la salle d’audience, j’en avais les larmes aux yeux sur la parvis du Tribunal quand j’ai vu le frère, la soeur et les parents réunis, se faire une embrassade chaleureuse. Cela fait des années que ce n’était pas arrivé !!

J. s’est senti seul, sale et coupable pendant des années.

Aujourd’hui, il vous demande de le reconnaître victime.

Victime d’un homme qui n’a pas la qualité d’homme à mes yeux, ni aux yeux de J.

Il est incapable d’affronter la vérité, il a détruit 3 vies et c’est le drame de toute une famille.

Grâce à vous, cette famille peut se reconstruire car ni J, ni sa soeur, ni leur cousine, ne sont des menteurs.

Le seul personnage dans cette pièce, dans ce prétoire, qui ment…c’est l’accusé !!!

Après presque 3 heures de délibéré, la Cour d’assises des mineurs d’Angers a rendu son verdict à 21H.

Elle l’a reconnu coupable et l’a condamné à une peine d’emprisonnement de 5 ans.

Compte tenu de l’ancienneté des faits, il sera sursis intégralement à sa peine.

Les victimes sont reconnues victimes. Un risque d’acquittement était réel mais nous avons réussi à l’écarter.

Il repart libre chez lui mais toute sa famille a compris réellement ce qu’il a fait alors que jusqu’à présent, elle le soutenait sans faille.

La solitude est certainement pire que la prison !!!

Justice est rendue.

Des dessins d’audience présents sur la page Cabinet.

Back To Top